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vendredi 22 janvier à 18 h

La Lumière comme matière

Conférence à l’occasion du 35e congrès de la Société francophone des lasers médicaux

Sources : La Lumière dans l’art depuis 1950, Collectif, Figures de l’art n°17, PUPPA - 2009 / L’art “phénoménal” du Light and Space. Pour une phénoménologie de l’évanescence », Charlotte Beaufort, Figures de l’art n°12, PUPPA - 2006 / L’art et la lumière, Manuela de Barros, Leurs lumières, Paris 8 - 2013

La lumière a une symbolique forte qui de tous temps lui a donnée une place de premier ordre au sein des sciences et des arts. Que ce soit par le théâtre d’ombres, décrit dès 380 av. J.-C. par Platon dans son allégorie de la caverne, dans les recherches sur l’optique d’Alhazen, réunies dans son Traité d’optique écrit de 1015 à 1021, ou dans l’architecture gothique où la lumière servait de support à une esthétique « du rayonnement », la lumière a toujours été empreinte d’un pouvoir de révélation. Sans doute parce qu’elle a pour vertu de rendre le monde perceptible, intelligible. Et de fait, s’il est une chose que montre l’histoire de la peinture, depuis les recherches sur le clair-obscur de Le Caravage, Georges de La Tour ou Rembrandt jusqu’à l’expression de la sensation lumineuse par Turner ou Monet, c’est que, plus qu’un symbole, la lumière est d’abord le matériau essentiel du peintre, de l’architecte et du sculpteur. Devenue manipulable avec l’invention de l’électricité, il était inévitable qu’elle devînt un matériau, voire le matériau privilégié d’artistes réfléchissant sur leur medium artistique, mais aussi sur les questions de la perception.

L’exploration picturale d’Alexander Hollan, les recherches scientifiques de Charles Lapicque, l’évolution de Lucio Fontana, la poursuite de la lumière hors de la peinture qui est celle de Soulages à Conques, rendent sensible la manière dont la lumière s’impose comme un matériau véritable étudié pour ses qualités propres. « L’image avait disparu sur la toile, la toile elle-même viendra à disparaître », souligne Manuela de Barros, philosophe contemporaine et théoricienne de l’Art. L’objet n’étant plus que le support d’une expérimentation, tout devient dès lors possible quant à l’exploration des effets de la lumière sur notre perception subjective. Prônant un « art du phénomène », Robert Irwin, James Turrell et le Light and Space californien des années 1960 insiste ainsi sur le caractère éphémère de l’expérience esthétique. Les artistes Ann Veronica Janssens, Anthony McCall, Olafur Eliasson, Anish Kapoor… manipuleront à leur suite vision, perception et représentation du monde, nous mettant en situation d’expérimenter individuellement notre propre perception.

Immersion et éphémère deviennent alors les notions-charnières de toute une esthétique. Aux croisements du vivant et des technologies, Walter De Maria, Étienne Rey, Lee Eunyol... nous immergent dans des espaces où matériel et immatériel fournissent ensemble une expérience intense, à la fois physique et psychologique. Les ondes et les flux rythment ainsi la vie de leurs œuvres et la manière dont nous les expérimentons. Pour certains artistes, le réseau Internet lui-même devient une partie constituante des œuvres. Ainsi, que ce soit dans Genesis d’Édouardo Kac, Perpetual (Tropical) Sunshine du collectif Fabric ou Superfluidity d’Electronic Shadow, ces installations nous immergent dans une représentation où l’espace-temps-mouvement exploré par l’art cinétique prend toutes ses dimensions. Là où l’intervention du lointain devient la condition sine qua non à la perception de l’œuvre in situ.

Toutefois, si comme l’exprime Marshall McLuhan la lumière artificielle est un médium qui ne dit rien mais qui est « capable de créer un environnement par sa seule présence », elle est aussi, pour peu qu’on l’éteigne un instant, révélatrice de l’absence liée à la pratique du réseau. La matière vivante de la lumière devient source à l’expression artistique, nous proposant plusieurs points de vue, en une sorte de vision en parallaxe qui laisse notre pensée divaguer entre ressentis haptiques puissants et construction mentale structurante. « Le principe même de la matière vivante veut que les opérations chimiques de la vie qui ont demandé une dépense d’énergie soient bénéficiaires, créatrices d’excédents » pouvons-nous lire en filigramme au sein de l’installation Light my Fire de Julie Morel. Dans cette poïétique de la vitalité, les œuvres de Robertina Šebjanič, Édouard Sufrin, Stefane Perraud... associent pleinement fiction et réalité pour créer des « milieux » où la lumière s’exprime dans toute sa matière.